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Déportation : le récit de Paul Schaffer

2012

Déportation : le récit de Paul Schaffer

Publié le 30 avril 2012

Paul Schaffer profite de sa retraite pour œuvrer à la transmission de la mémoire. Rescapé d’Auschwitz, il a édité un ouvrage relatant sa déportation, « Le soleil voilé », et témoigne régulièrement devant des classes entières, partout en France. Rencontre avec ce Parisien d’adoption, qui, après avoir vécu l’horreur, a fait carrière dans l’Aisne en sauvant une entreprise et la développant, créant ainsi nombre d’emplois à Oulchy-le-Château.

Suite à l’article publié dans le magazine l’Aisne 190 (mai/juin 2012), voici l’entretien publié dans son intégralité.

Paul Schaffer

L’Aisne : Pourquoi avoir attendu soixante années pour écrire ce livre sur la Déportation ?
Paul Schaffer : En réalité, j’ai livré mes premiers témoignages dès 1985 avec l’apparition des négationnistes. Avant cela, sur sollicitations, je témoignais dans des cercles plus restreints. La population a tardé à s’intéresser à la Déportation. Après la guerre, la société n’était pas prête à écouter les rescapés car ils racontaient des histoires invraisemblables et difficiles à accepter. Nous sommes rentrés en même temps que les Résistants dont la réintégration a été facile. Ces héros ont été reçus et fêtés. Les déportés Juifs qui étaient des victimes n’avaient plus de famille et avaient été spoliés de leurs biens. La population n’était pas prête à entendre l’horrible vérité : l’assassinat par le gaz de milliers de Juifs. Depuis 25 ans l’intérêt d’écouter les Déportés n’a cessé de grandir. La nouvelle génération est plus ouverte que celle qui a assisté à ce désastre. Il faut dire que chacun avait vécu la guerre et avait eu son lot de souffrances.

L’Aisne : Qu’est-ce qui a motivé votre travail d’écriture ?
P.S.  : En tant que victime de la Shoah à titre personnel c’est un devoir pour moi de transmettre aux jeunes générations afin que notre passé puisse les aider à construire l’avenir. Je passe énormément de temps avec les élèves pour leur faire comprendre comment les Allemands en sont arrivés à cet assassinat légal, afin d’ouvrir leur cœur et leur intelligence à la compréhension de ces événements. Je leur rappelle que l’origine de ces maux est l’éducation à la haine. Elle existe toujours et a provoqué toutes ces catastrophes. Ce sont les jeunes eux-mêmes qui m’ont demandé d’écrire mon histoire. J’ai purgé mon récit des atrocités : je voulais écrire de manière lisible et amener le lecteur à se poser des questions.

L’Aisne : Pourquoi avoir choisi comme titre de votre ouvrage « Le soleil voilé » ?
P.S. : Nous ne vivions pas sous le soleil, mais dans l’ombre. Ce titre se voulait plus évocateur et non repoussant pour que mon ouvrage soit lu par les jeunes. Je ne voulais pas d’un titre agressif.

L’Aisne : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre passage à Auschwitz ?
P.S. : Sans hésitation : le comportement des Nazis, leur façon d’humilier les Juifs. Ils nous ont détruits moralement avant de nous détruire physiquement. Ces crimes étaient légaux. L’assassinat échappait à des lois qui nous paraissaient pourtant incontournables. Nous étions en permanence en situation de basculer de la vie à la mort.

L’Aisne : A la lecture de votre ouvrage on comprend que nombre de déportés ignoraient l’existence des chambres à gaz jusqu’à leur arrivée à Auschwitz. A quel moment avez-vous pris conscience de l’ampleur de l’horreur de ces camps ?
P.S. : Au bout d’un an de travail forcé en camp. A Birkenau j’ai été saisi par l’odeur épouvantable. J’ai vu les cheminées d’où sortait la fumée et j’ai demandé à un ancien ce que l’on fabriquait dans ces usines. Il m’a expliqué simplement que les Juifs entraient par une porte et ressortaient par ces cheminées… C’est à ce moment là que j’ai compris.
La majorité des enfants déportés a été immédiatement gazée. Ils étaient les futurs ennemis qu’il fallait tuer quasiment dès la naissance. C’était un système machiavélique, les Juifs ignoraient qu’on les acheminait vers la mort. Tout était fait pour cacher la vérité : les Allemands demandaient aux Juifs de bien accrocher leurs vêtements avant la douche afin de les remettre en sortant pour aller en camp de travail.

L’Aisne : Simone Veil dit de vous que « votre personnalité n’a jamais été atteinte par les atrocités, la violence et les humiliations du camp ». Qu’en pensez-vous ? Comment parvient-on à survivre puis à se reconstruire après une telle épreuve ?
P.S.
 : Les Allemands n’ont pas réussi à me détruire moralement. Grâce à mon éducation et mon caractère, j’ai résisté et je me suis fabriqué une vie intérieure. Je me suis en quelque sorte extrait de la réalité quotidienne, et je suis même tombé amoureux ! Je me démarquais par une certaine coquetterie : j’ai fabriqué un col à ma chemise pour avoir l’air convenable et j’ai refait mon képi pour qu’il soit à ma taille. Je cherchais à améliorer mon aspect extérieur, ce qui n’est pas passé inaperçu !

L’Aisne : Dans la préface de votre livre Simone Veil écrit à propos des survivants des camps de concentration : « leur douloureux passé n’a cessé de les hanter  ». Qu’en est-il pour vous ?
P.S.
 : Je préfère parler de « mémoire » plutôt que de « hantise ». Cet épisode sera marqué en moi jusqu’à la fin de ma vie. Il est tellement ancré en moi que je ne pourrai jamais m’en dessaisir. Cela ne m’a pas empêché d’avancer et de faire carrière. Nous avons cru quitter Auschwitz mais nous y sommes toujours : il n’y a pas un jour où je ne suis pas ramené pour une raison ou une autre à cette période de ma vie. Cela ne sort pas de notre tête, c’est vrai pour tous, même pour ceux qui voudraient oublier.

L’Aisne : Votre objectif initial était de livrer votre témoignage, en qualité de rescapé des camps de concentration. Pourquoi avoir intégré autant d’anecdotes et de photographies personnelles dans votre livre ?
P.S
. : Je voulais rendre mon histoire vivante. J’ai joint des photos pour donner à mon livre plus de vie. Je voulais montrer que j’étais un enfant comme tous les autres et que ce qui m’est arrivé peut arriver à tout à chacun. Toutes les histoires que je raconte sur mon enfance ont eu une influence sur mon comportement. Ces expériences ont convergé pour construire l’individu que je suis et ont joué un rôle dans ma survie.

L’Aisne : Quel fut votre parcours professionnel après la guerre ?
P.S.
 : Mon premier souci à mon retour a été d’apprendre la langue et de reprendre le chemin de l’école que j’avais quittée à 14 ans. Après six années d’absence de formation je suis entré à l’Institut Electrotechnique de Toulouse. Je prenais les cours en phonétique et recomposais ensuite les mots le soir dans ma petite chambre avec un dictionnaire.
J’ai débuté ma carrière comme enseignant dans une école professionnelle. Cette activité n’était pas faite pour me déplaire mais, compte tenu de la pauvreté matérielle dans laquelle je me trouvais, ce salaire ne me permettait pas d’offrir à ma jeune épouse une vie matérielle satisfaisante.
J’ai été invité à sauver une entreprise artisanale expulsée de ses locaux parisiens. En 1962, je me suis associé avec le propriétaire à condition d’en faire une entreprise industrielle. Nous nous sommes installés à cent kilomètres de Paris à Oulchy-le-Château. A cette époque la décentralisation de Paris permettait d’obtenir un prêt d’Etat.
Avec mon expérience et une volonté farouche de réussir, j’ai pu développer Viquel. J’ai consacré trente années à faire de cette entreprise artisanale vouée à la disparition une entreprise industrielle qui existe encore aujourd’hui. Par exemple j’avais fait construire une tour de stockage gérée par informatique. J’étais l’un des seuls à utiliser cette technologie dans une petite entreprise à cette époque. Nous avons opté pour un matériel de haute technicité : on mettait la matière première dans la machine et on ressortait un objet emballé et prêt à être expédié aux clients. Cette aventure m’a permis de m’intégrer sur le plan social.

L’Aisne : Quelles attaches conservez-vous avec notre département ?
P.S.
 : J’ai passé trente années dans l’Aisne mais pour des raisons personnelles mes contacts avec ce département ont été coupés jusque récemment. En ce début d’année 2012, j’ai pris beaucoup de plaisir à revenir à Soissons pour rencontrer des collégiens et donner une conférence tout public. Je me sentais un peu chez moi dans cette région. D’ailleurs je reviendrai prochainement témoigner dans d’autres écoles du Soissonnais.

L’Aisne : En qualité de survivant des camps, quelle est votre réaction face à la montée en puissance des idéologies fascistes en Europe ?
P.S.
 : C’est la frayeur. Je retrouve dans ce que nous vivons aujourd’hui une analogie avec ce que j’ai vécu avant la guerre : la crise économique, le chômage, qui peuvent aboutir aux mêmes catastrophes. Mêmes causes, mêmes effets.

L’Aisne : Pensez-vous que l’humanité a tiré toutes les leçons de cette douloureuse période historique ?
P.S.
 : Hélas non. Au point où je me demande si nous avons su expliquer aux générations actuelles les horreurs que nous avons vécues afin qu’elles ne puissent pas se reproduire. Les hommes ne sont que des hommes, avec leurs qualités et leurs défauts. Quand les défauts prennent le dessus on court à la catastrophe. Nous n’avons pas réussi à éradiquer la haine qui prend racine dans le quotidien et qui a conduit à l’invraisemblable. J’appelle à la vigilance pour ne pas reproduire les erreurs qui ont conduit à la Shoah.

Voir en ligne : www.schafferpaul.com


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