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Le nouveau mag L'Aisne et son interview bonus

2014

Le nouveau mag L’Aisne et son interview bonus

Publié le 1er juillet 2014

Le magazine L’Aisne de juillet/août est sorti. Ce numéro estival dont le dossier est consacré aux acteurs du tourisme est consultable et téléchargeable sur aisne.com en rubrique Publications, tout comme Le Guide de votre été qui présente tous les événements festifs et culturels de la saison.

En supplément au reportage "Dans les cordes" page 9 consacré à Pierre Bensusan, retrouvez sur ici l’interview complète de l’artiste.


Pierre Bensusan : 40 ans de scène

Résidant dans le sud de l’Aisne depuis une vingtaine d’années, le guitariste-chanteur reconnu comme l’un des meilleurs instrumentistes de la planète, célèbre ses quarante ans de carrière à travers le triple album “Encore“ : une collection de 35 titres enregistrés en live, de ses tout débuts en 1975 jusqu’à aujourd’hui. Le livret du disque se lit comme un carnet de route, il regorge d’anecdotes et retrace en texte et images les moments clés de la vie de cet artiste né en 1957 à Oran en Algérie, arrivé en région parisienne à l’âge de 4 ans et qui deviendra musicien professionnel à 17 ans.

Loin du cliché que l’on peut se faire d’un “artiste international“, gratifié en 2008 du titre de “meilleur guitariste du monde“ par le magazine américain “Guitar Player“, Pierre Bensusan se montre on ne peut plus accessible et vous accueille en toute simplicité dans sa maison à deux pas de Château-Thierry, en compagnie de Doatea, sa muse et complice.
Attablés autour d’un café fumant et d’une tablette de chocolat aux noisettes l’ambiance est plutôt “ vacances à la campagne“ le temps d’une discussion à bâtons rompus où il va être question de musique, de musique, et aussi de musique…

PNGL’Aisne : Votre dernier disque “Encore“, revient sur 40 ans de carrière, comment l’avez vous construit ?

Pierre Bensusan : Pour célébrer ces 40 ans je voulais du live, et rien que du live. Même si je dois avouer que je passe beaucoup de temps en studio, ce n’est pas ce qui est représentatif de ma vie. Le plus important, c’est les tournées et les concerts, c’est là que ça se passe et c’est musicalement très différent de ce qui sort du studio. Il ne s’agissait pas non plus de proposer une compilation, sur les 3 heures de musique que compte l’album il y a 11 morceaux complètement inédits. Le disque couvre essentiellement une période qui va de 1998 jusqu’à aujourd’hui, 5 enregistrements de 1975 viennent s’y ajouter. Cette année là j’accompagnais Bill Keith l’homme qui a révolutionné la façon de jouer du banjo. J’avais 17 ans, c’était ma première tournée européenne juste un an après avoir quitté l’école. Je jouais de la mandoline bluegrass dans la formation mais Bill me laissait faire trois morceaux tout seul à la guitare. Nous étions en Suisse et c’est la radio Suisse Romande qui a assuré ces enregistrements.

L’Aisne : C’était avant votre 1er album ?

Pierre Bensusan : Oui, ce n’est que quelques mois plus tard qu’est sorti mon premier disque “Près de Paris“, j’habitais chez mes parents à Suresnes à cette époque. C’est même mes parents qui ont signé car j’étais encore mineur. Le disque est sorti chez “Cézame“, un jeune label, mais monté par des gens d’expérience qui avaient senti que la vague folk arrivait. Il s’est vendu à 50 000 exemplaires, ce qui était incroyable pour un premier album ! Il a été récompensé l’année suivante de la Rose d’Or et du Grand prix du disque Folk au Festival de Jazz de Montreux qui déjà à cette époque s’était largement ouvert aux autres courants que le jazz. Il y avait trois jours de folk, cette année là, je partageais la scène avec Mimi Farina, la sœur de Joan Baez, et le canadien Gordon Lightfoot.

L’Aisne : Vous avez par la suite connu un plus grand succès à l’étranger que sur le sol français, notamment aux USA. N’avez vous pas été tenté de faire le grand saut et de vous installer là bas ?

Pierre Bensusan : J’ai fait ma première tournée aux États-Unis en 1979 et c’est vrai que la question s’est posée car il y avait vraiment tout ce qu’il fallait pour faire carrière là bas. La grande aubaine c’est qu’ils sont demandeurs d’Europe et ils aiment entendre chanter en français, c’est très exotique pour eux.
Je suis resté en France pour des questions de valeurs mais vu le climat général aujourd’hui… Il n’est pas impossible que je décide un jour de m’installer ailleurs. D’un point de vue professionnel, je crois que je n’ai toujours pas compris comment ça marchait en France où visiblement on peut arriver à quelque chose même si l’on a très peu de talent. En France, quand on s’est fait un nom on peut rester, ce n’est pas forcément le cas ailleurs. Aux USA j’étais très fier quand j’ai été signé chez CBS, mais comme on me l’a dit à l’époque, ce n’était pas gagné pour autant. Les Américains sont de grands consommateurs de musique mais ils sont aussi acteurs, la pratique musicale dépasse les classes sociales et les générations, tout le monde joue de la musique, ils la vivent au quotidien à côté de leur job. C’est encore plus sensible dans des villes comme Los Angeles ou Nashville qui sont des villes vraiment faites pour la musique. L’économie de la musique est différente aussi, beaucoup de choses se font grâce à des dons, c’est une forme de mécénat sur la base d’initiatives privées et beaucoup de concerts s’organisent aussi pour des causes. J’ai eu l’occasion de jouer ainsi dans le ranch d’un milliardaire près de Baltimore, son épouse qui est chanteuse lyrique milite dans une association qui vient en aide aux femmes et enfants qui ont été abusés puis mis sur le trottoir. Le principe chez eux c’est : “Si tu veux faire quelque chose, vas-y, donne-toi les moyens de le faire“.

L’Aisne : Vous avez été sacré “meilleur guitariste“ en 2008 par le magazine Guitar Player, comment vous êtes formé à cet instrument ?

Pierre Bensusan : En autodidacte. J’ai pris des cours de piano avant, c’est comme ça que j’ai appris l’harmonie et gagné une certaine dextérité mais j’ai eu envie d’un instrument qu’on peut emmener n’importe où. Après, c’est beaucoup en échangeant avec d’autres guitaristes, on se montrait les plans, tel doigté avec tel accordage…

PNGL’Aisne : Justement, vous jouez en DADGAD qui est un accordage particulier, comment est-ce venu ?

Pierre Bensusan : J’utilisais déjà différents accordages, rarement standards, et puis un jour je me suis arrêté sur celui là. J’ai découvert après que c’était un accordage utilisé par d’autres guitaristes comme Davey Graham. C’est une proposition sonore qui au départ influence la composition mais à un moment, il faut reprendre le dessus et être capable de tout jouer. Alors j’ai pris une partition de Bach et allez, au boulot ! La principale difficulté de cet accordage est qu’il impose des écarts de doigts plus grands au niveau de la main gauche.

L’Aisne  : Et quelles musiques écoutiez-vous quand vous avez commencé ?

Pierre Bensusan : Beaucoup de blues, ce qu’on appelait le “blues baroque“ venu d’Angleterre notamment mais aussi du classique, Bach, Beethoven, du jazz, du ragtime. Je n’écoutais pas forcément beaucoup de guitare, quand j’avais envie d’entendre de la guitare, j’en jouais. Plus que la musique, c’est surtout la démarche qui m’intéresse chez un musicien. Ry Cooder, pour ne citer que lui, est une influence majeure pour moi parce que c’est un explorateur. Il s’est plongé dans tous les courants et toutes les sonorités de la musique américaine. C’est aussi pour cela que l’on qualifie parfois ce que je fais de World Music car cela vient d’un peu partout.

L’Aisne : On vous connaît surtout comme artiste solo, mais vous avez aussi travaillé avec d’autres artistes.

Pierre Bensusan : J’ai joué en groupe en effet, quand j’ai été signé chez CBS c’était pour une aventure en groupe, nous étions 5 musiciens. Mais plus on est nombreux plus c’est difficile à tenir, ces dernières années quand je pars en tournée nous sommes rarement plus de deux, je travaille par exemple avec Jordann Rudess qui est aujourd’hui le clavier du groupe Dream Theater. On m’a aussi écrit des textes, mon épouse Doatea m’en a écrit beaucoup, Jacques Higelin aussi et j’ai eu l’occasion de travailler avec Philippe Val. C’est assez étonnant, Il m’a écrit trois excellents textes et puis hop…plus de nouvelles. Je n’ai même jamais réussi à savoir ce qu’il pensait des chansons que j’en ai fait !

PNGL’Aisne : Vous avez connu plusieurs maisons de disques dans votre carrière et vous avez notamment travaillé avec Favored Nations, le label de Steve Vai.

Pierre Bensusan : Avec Steve Vai, l’anecdote est amusante : le voisin de la fille qui gère ma carrière aux USA travaillait pour ce label. Elle lui passé un de mes disques et il l’a fait écouter à Steve. Il m’a appelé dans la semaine, visiblement très emballé, s’excusant presque de ne pas savoir que j’existais avant d’avoir eu ce disque entre les mains. J’ai fait trois albums pour Favored Nations, un petit français signé chez Steve Vai, la presse française était très fière ! C’est amusant et assez révélateur d’un complexe typiquement français. Sinon je travaille en indépendant avec mon propre label, DADGAD Music, mais j’ai des distributeurs ce qui est un certain confort par rapport à d’autres labels indépendants qui s’appuient essentiellement sur le net et les réseaux sociaux pour se vendre. Ce que je fais également d’ailleurs, j’ai toujours de la demande ponctuellement pour les anciens albums qui font partie de mon catalogue et je vends aussi pas mal de mes partitions. C’est l’effet concert. Tout part du concert aujourd’hui. C’est après vous avoir vu sur scène que les gens veulent l’album et aussi la partition pour ceux qui veulent non seulement écouter mais aussi jouer. Chaque année j’organise également un stage en été, ici même, avec une dizaine de guitaristes qui viennent d’un peu partout, ils sont logés sur place pendant une semaine. La prochaine session est prévue entre le 5 et le 11 août.

L’Aisne : Ce sont des gens triés sur le volet ?

Pierre Bensusan : Au départ oui, mais par la suite je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément une bonne démarche. C’est ouvert à tous désormais, sauf aux débutants, ils seraient assez vite perdus.

L’Aisne : Avant de parler du salon international de la lutherie qui s’est organisé autour de votre concert à Brasles en mars dernier, pouvez-vous nous dire un mot sur votre instrument et sur l’homme qui l’a fabriqué ?

Pierre Bensusan : Il s’appelle Georges Lowden, c’est un luthier irlandais, autodidacte dans son métier lui aussi et c’est un grand ami, je suis fidèle à ses guitare depuis notre première rencontre. C’était en 77, je tournais en Irlande du Nord où le climat était très tendu, on pouvait se faire contrôler à chaque croisement. Georges souhaitais que je vienne le voir à son atelier, mais ce n’était matériellement pas possible alors il m’a demandé si je connaissais une bonne adresse en France, je lui ai indiqué le magasin de musique parisien où j’avais mes habitude. Des mois plus tard, le magasin m’appelle pour un colis venant d’Irlande. C’était bien sûr une de ses guitares, et je suis tombé immédiatement sous le charme. Georges fait des instruments d’une étonnante sobriété, presque austère, dans l’aspect et dans le son. Je dirais même qu’il a créé un son européen en comparaison du son américain très brillant que l’on peut avoir sur une Martin ou une Gibson. Ce sont des guitares qui se fondent parfaitement dans un ensemble musical. Un modèle “Signature“ va d’ailleurs bientôt sortir.

PNGL’Aisne : Vous êtes donc à l’initiative du premier salon de la lutherie dans l’Aisne, comment cela s’est il passé ?

Pierre Bensusan : Juste après la sortie de l’album j’ai entamé une tournée de 25 dates en France et je tenais à jouer “chez moi“, ici dans le sud de l’Aisne. L’opération a pu se monter avec la commune de Brasles et l’appui de la ville de Château-Thierry mais j’avais aussi cette idée qui me tenait à cœur : mettre à l’honneur les luthiers et jumeler ce salon avec le concert. La grande difficulté c’est que ces gens n’ont pour ainsi dire jamais d’instruments en stock car dès qu’une pièce est finie elle va au musicien qui l’attend. Une dizaine de luthiers ont quand même répondu à mon invitation, dont un Soissonnais, et Georges Lowden qui était bien sûr mon invité d’honneur. Cela s’est monté avec peu de budget mais on a touché beaucoup de gens, la télévision est venue. Ça pourrait devenir un rendez vous annuel, idéalement on pourrait même imaginer qu’une école de lutherie s’installe à Château-Thierry.

L’Aisne : Quelles sont vos prochaines destinations dans les mois à venir ?

Pierre Bensusan : Je termine la tournée en Irlande et en Angleterre, j’ai aussi beaucoup de dates prévues en Allemagne et je dois repartir aux USA, sur la Côte Est. Je vais jouer au Berlkee College of Music de Boston et je dois aussi retourner à l’Iridium Jazz Club sur Broadway. C’est le club où Les Paul jouait toutes les semaines, il l’a fait jusqu’à son dernier souffle. J’ai eu un très bon contact avec l’ingénieur du son là bas, après la balance il est venu me voir et il m’a dit : “Considère maintenant ce club comme ta maison.“ J’ai été vraiment très touché. Ma prochaine tournée française est programmée pour l’automne 2015, j’espère jouer à nouveau par ici.

Voir en ligne : www.pierrebensusan.com


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